Grèce. Frontière gréco-turque: "ce qui se passe ici est indigne de toute humanité"

Publié le par Un monde formidable

A la frontière gréco-turque, la police est débordée par l’afflux de migrants par Angélique Kourounis (Le Temps. CH. 10/01/2011) 
La Grèce a été critiquée par Bruxelles après l’annonce la semaine dernière de son intension de boucler la frontière par une clôture de barbelés. Sur place, policiers grecs et européens sont pourtant débordés. Reportage

«Si j’avais su que c’était comme ça, je ne serais pas venu. Hier on nous a sortis tous, un par un. Ils en ont frappé quelques-uns, comme ça pour rien, sinon on n’a pas trop à se plaindre, on n’est pas dans notre pays quand même.» Youssef a 24 ans. Il est Tunisien mais lors de son interrogatoire par les agents de la Frontex, l’Agence de surveillance des frontières extérieures de l’Europe, il a menti. Pour pouvoir rester en territoire européen, en Grèce, il s’est déclaré Palestinien. Ainsi venant d’un pays en guerre, il ne peut être renvoyé mais ce privilège semble cher payé.  Youssef, vient d’être libéré du camp de Filakio, proche de Nea Vissa, en Thrace occidentale, à quelques kilomètres de la Turquie. Ce camp est un ancien dépôt désaffecté, transformé en camp d’accueil avec une guérite à l’entrée. Devant l’afflux des migrants c’est devenu un camp de rétention avec une double rangée de barbelés, et des miradors. Un bus amène tous les jours les migrants cueillis dans la nuit le long de la frontière au camp de rétention le plus proche. Un autre vient prendre ceux qui sont libérés pour les emmener à Athènes. Prix du billet 60 euros. Ceux qui n’ont pas assez d’argent sont laissés sur le bord de la route en fonction de la somme qu’ils ont réglée.

Youssef fait partie des quelque 140 à 150 migrants sans papiers qui franchissent à pied ou sur des barques la frontière turco-grecque quotidiennement. Avant l’arrivée des unités de la Frontex, les «Rabbits», appelés à l’aide par Athènes pour faire face à cette vague d’immigration massive, ils étaient 300 tous les jours à franchir l’Evros, le fleuve frontière entre les deux pays. Beaucoup trop pour la Grèce qui, elle-même en proie à une crise financière sans précédent, a atteint ses capacités d’accueil de clandestins. «Le pays n’en peut plus», a indiqué il y a une semaine le ministre en charge de l’immigration Christos Papoutsis avant d’annoncer la clôture de cette frontière par des barbelés. L’Union européenne émet beaucoup de réserves envers cette initiative mais le gouvernement grec persiste et signe: la frontière sera bel et bien fermée.

Sur place, on a des doutes sur l’efficacité de cette mesure: «Le problème», explique Werner, officier autrichien, «c’est qu’il n’y a aucune coopération entre l’armée grecque qui est souveraine sur cette région frontalière, la police et les unités de la Frontex qui ont d’autres priorités. Ici tout est plus compliqué car la frontière avec la Turquie est sensible. On a l’impression de marcher sur des œufs». Un autre militaire «frontexiste» qui veut garder l’anonymat est plus direct: «En face, les Turcs ne font pas leur boulot et nous ici on ne peut rien faire d’autre que de cueillir les migrants qui arrivent pour les emmener au camp».  Cette mauvaise coopération a donné lieu il y a quelques mois à un incident tragico-comique: 32 migrants ont été signalés alors qu’ils traversaient le «no man’s land» de quelques mètres entre la Grèce et la Turquie. Les gardes frontières grecs les arrêtent avant qu’ils n’entrent en Grèce et interpellent leurs collègues turcs qui leur tournent le dos. Pour eux, ces migrants viennent de Grèce et veulent entrer illégalement en Turquie. L’affaire se passe à 7 heures du matin. Les deux frontières se ferment et les 32 malheureux restent coincés sur ce bout de terre sans nourriture, sans eau. Le soir, après 12 heures de négociations entre les ministères grec et turc, les deux armées et les deux gardes-frontière, on en arrive à une solution à la Salomon: 16 migrants sont pris par les Grecs et 16 par les Turcs…

Le voyage n’est pas sans risques. Beaucoup, se noient dans les courants glacés de l’Evros. Le mufti de la région se charge de les enterrer quand on retrouve leurs corps. Sinon, il fait la prière des morts au-dessus du fleuve, au hasard. Ce vieux monsieur est très en colère: «44 personnes se sont noyées l’année dernière. Je m’en suis occupé, qu’on s’occupe dignement des vivants. Puisqu’on ne peut les stopper, qu’on leur donne un visa et qu’ils viennent dans des bus ou des trains sans se noyer. Ce qui se passe ici est indigne de toute humanité.»

Ioanna Pertsinidou, assistante sociale de Médecins sans frontières confirme: «Ce que j’ai vu dans ces camps est innommable. Dans celui de Soufli, je n’avais pas assez de place pour marcher dans les dortoirs et distribuer des kits hygiéniques. Dans les camps les toilettes sont bouchées, les femmes et les enfants dorment souvent à même le sol. Les pièces sont surpeuplées. C’est inadmissible.» MSF mais aussi Médecins du monde, Amnesty International et le Haut-Commissariat aux réfugiés parlent d’une crise humanitaire. «Et on n’est encore qu’en hiver, s’exclame Kostas, habitant de Nea Vissa. Dès qu’il va faire beau, la Frontex ne servira qu’à jouer au taxi entre la frontière et les camps. On ne peut plus les accueillir.» A 900 kilomètres de là, à Athènes, où échouent les migrants munis d’un permis de séjour valable un mois, on fait le même constat. Aux dernières élections municipales, un néo-nazi a été élu conseiller d’Agios Pantéléïmonas, un quartier en voie de ghettoïsation.

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