France. Témoignage d’un policier: "Nous travaillons pour un seul homme…"

Publié le par Un monde formidable

Témoignage d’un policier: «Nous travaillons pour un seul homme…» (Témoignage paru dans OBJECTIF MÉDITERRANÉE N°116 – Novembre 2010)

L’officier de police qui parle, sous couvert d’anonymat, est un homme déçu. À ses yeux, la police nationale exerce de plus en plus des missions en décalage avec sa fonction républicaine. Cette dérive serait, à ses dires, liée à la très forte personnalité du président de la République, auquel ses supérieurs hiérarchiques n’osent plus s’opposer. Entretien à cœur ouvert.

Qu’est-ce qui pousse un officier de police à témoigner aujourd’hui ?


Nous vivons dans un système policier en pleine déliquescence, avec une hiérarchie composée de strates et dont chaque échelon essaie de faire toujours plus pour combler le bon vouloir du prince. On répond de plus en plus à des demandes dans la précipitation, pour satisfaire des effets d’annonce. Chaque échelon décisionnel rajoute des exigences pour bien se faire voir du président de la République. Sur le terrain, cela engendre des demandes irrationnelles. Cet été, du jour au lendemain, nous devions expulser les camps illégaux de Roms, 300 dans toute la France, pour répondre à la demande politique. La surexposition médiatique du pouvoir nous place dans une situation intenable. Nous ne sommes plus sur le terrain, nous sommes dans l’obligation de « faire des stats ».



Le pouvoir politique ne supporte plus la contestation…


Oui. À chaque déplacement ministériel, il ne faut plus de banderoles, il faut tout aseptiser, que la contestation reste éloignée, à distance. Rien à moins de 500 m… Nous travaillons essentiellement à devancer d’éventuels débordements.



Dans le même temps, les violences sur les personnes augmentent…


Le taux d’élucidation est quasi nul dans le domaine de cette petite délinquance au quotidien. Beaucoup d’affaires sont classées parce que la justice ne peut mener les investigations nécessaires et que les moyens humains et financiers de la police se réduisent comme une peau de chagrin. Alors on trouve des artifices pour expliquer l’augmentation de la violence : on dit que les commissariats sont plus accueillants et que les victimes viennent plus spontanément déposer plaintes, ce qui est un peu court tout de même. On argumente aussi le nombre de plus en plus important de touristes en région PACA, ce qui aiguiserait "l’appétit" des délinquants en place. Le ministère de l’Intérieur a décidé de déléguer de plus en plus la fonction de veille de la sécurité publique aux polices municipales et on met l’accent sur la vidéosurveillance plutôt que de réinvestir le terrain.



Le moral des policiers en prend donc un coup…


La réforme de la garde à vue a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Je ne dis pas que cette réforme ne se justifie pas. Mais les policiers ont le sentiment d’être en permanence suspectés. Filmer la garde à vue des mineurs est une gageure technique, les moyens ne sont pas là. Autre aberration récente : les médecins légistes du Var, et beaucoup d’autres départements de France, étaient en grève parce qu’ils n’étaient plus payés depuis quatre mois. Donc, plus d’autopsie pendant quelque temps…



Cette situation est-elle le seul fait de Nicolas Sarkozy ?


Il terrorise tout le monde ! Personne n’ose le contredire. Je reviens sur l’expulsion de certaines familles de Roms, avec des gamins, c’était malsain. Beaucoup de policiers ont très mal vécu cette situation. Nous ressentons de plus en plus un décalage entre ce qu’est le vrai métier du policier, assurer la protection du citoyen, et ce que l’on nous demande au quotidien. Le pouvoir politique est de plus en plus anxiogène. Pourtant, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy avait une bonne image auprès des policiers, il a revalorisé leur salaire parce que la difficulté du métier l’exigeait. Mais, aujourd’hui, il en fait un outil de propagande politique. Il nous soutient par démagogie, pour satisfaire son électorat le plus droitier.



Y a-t-il un risque « barbouzard », celui d’une police aux ordres ?


Je n’irai pas à comparer la police française avec le SAC(1) des années 70. Je dis tout simplement que la personnalité du Président pousse à des excès. Le sentiment que j’exprime croît de plus en plus dans la profession. L’ambiance délétère dans les services de police ressemble à celle de France Télécom ou de La Poste, avec des problématiques de management lourdes. Nos moyens financiers diminuent, nous sommes dans une logique de comptabilité analytique permanente. Pourquoi pas ? Mais la fonction policière peut-elle être soumise à des critères de rentabilité financière ?



 Y a-t-il des actes de résistance en interne ?


Certains rechignent, d’autres osent refuser des missions, les plus anciens, ou les syndiqués, plus protégés. On constate tout de même que des fonctionnaires courageux acceptent de moins en moins facilement de répondre aux demandes qui paraissent irrationnelles, se mettant de fait dans une certaine désobéissance civile.



Un tract syndical a été diffusé, dénonçant la minoration du comptage des manifestants. L’officier signataire a été muté…


En effet, il a été muté dans l’intérêt du service. Il a failli, donc on le déplace… Mais son action est l’expression d’un ras-le-bol général. Nous avons notre dignité.



Comment voyez-vous l’avenir ?


Je suis entré dans la police il y a plus de 30 ans, par conviction, sans aucune intention de contester la hiérarchie que je respecte. Par ce témoignage, j’entends mettre l’accent sur un système mis en place par un homme qui a fait de la police un élément stratégique de sa tactique politique. J’ai peu d’espoir dans l’avenir. J’envisage parfois de présenter ma démission et de quitter cette profession que j’aime.



(1) Service d’action civique créé par Pierre Debizet, ancien garde du corps du Général de Gaulle, et Charles Pasqua, après les événements de 1968.



Publié dans Europe de l'Ouest

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